Lorsqu'on cherche à savoir ce que sera le journalisme de demain, on s'interroge logiquement sur ce que sera le journaliste de demain. Pris au coeur de la tempête des bouleversements que traverse le monde des médias, comment le journaliste doit-il s'adapter ? Comment son métier doit-il évoluer ?
Un modèle qui semble se dégager est celui du journaliste spécialisé dans un domaine précis, mais capable de produire des contenus pour différents supports. Imaginons un exemple très trivial : un journaliste gastronomique travaille pour un groupe de presse qui possède un journal, une station de radio, une chaîne de télévision et un site web d'information. Ce journaliste écrit des interviews et des enquêtes sur la restauration dans le journal, il donne ses bons plans restos dans une chronique à la radio, il présente une émission sur les grands chefs à la télé et il tient un blog culinaire sur le site web. Dans la réalité, il est rare qu'un journaliste travaille pour quatre médias à la fois mais cet exemple donne une idée du modèle idéal. L'avantage d'une telle organisation du métier est la rationalisation qu'elle permet. A l'heure où l'on célèbre à grands cris l'avènement du concept de média global, le journaliste spécialisé dans son domaine peut mettre son expertise et son réseau au service de plusieurs supports à la fois.
Dans la pratique, on peut trouver quelques exemples qui incarnent ce nouveau journalisme. Dans le domaine des médias, l'incontournable du métier, c'est Emmanuel Berretta, le journaliste spécialisé du Point. Infiltré partout dans le monde des médias et disposant d'un réseau de contacts impressionnant, Berretta publie ses scoops à chaud sur le site internet, mais il réalise aussi chaque semaine une page "Médias" dans le magazine et y écrit parfois des enquêtes ou des portraits plus approfondis. Le nouveau patron de la rédaction du Point, Etienne Gernelle, a d'ailleurs récemment affirmé qu'il croyait beaucoup à ce modèle de journaliste ultra-compétent.
Le groupe de médias qui pousse le plus ces synergies journalistiques en France est sans doute NextRadioTV, dont le patron Alain Weill contrôle à la fois les radios RMC et BFM, la chaîne info BFMTV, le quotidien La Tribune et plusieurs magazines et sites d'informatique. Le plurimédia fonctionne notamment pour les chroniqueurs. Par exemple, Erik Izraelewicz, directeur de la rédaction de La Tribune, tient une chronique économique à 7h15 sur RMC, puis une autre à 8h20 sur BFMTV, qui est ensuite mise en ligne sur Internet. Mais surtout, le plurimédia est devenu le quotidien des journalistes "de base". Ainsi, si vous êtes journaliste à RMC Sport, la filiale d'information sportive de NextRadioTV, vous travaillez au sein d'une rédaction intégrée et vous produisez des contenus qui seront diffusés sur RMC, mais aussi sur le site RMC.fr, sur BFMTV et sur la page sport de La Tribune. Attention : l'image du journaliste qui va sur le terrain avec à la fois sa caméra, son micro, son bloc-notes et son ordinateur est exagérée. En effet, le rôle de diffusion plurimédia revient à ceux qui font le travail de desk, qui doivent mettre en forme le contenu rapporté par le reporter pour l'adapter aux différents supports. Le changement porte donc sur un processus, celui de la construction de l'information.
Les tenants de l'époque où l'on était journaliste de presse ou de radio et où on le restait toute sa vie s'offusquent de ce journalisme nouveau modèle, qui plomberait la qualité des productions. On pourrait soutenir qu'au contraire, cette technique permet une meilleure spécialisation donc une plus grande qualité d'expertise et une plus grande pertinence. La contrepartie est la nécessité pour le journaliste de maîtriser plusieurs supports. Mais de toute façon, à l'heure de la crise économique, les médias n'ont plus tellement le choix. La rationalisation passera par ce nouveau type de journaliste, polyvalent sur la forme, spécialisé sur le fond.