Amis auditeurs, dressez l'oreille car je vais aujourd'hui vous parler d'un phénomène de mode qui émerge et qui fera peut-être fureur dans les années qui viennent. Comme souvent, il nous vient du monde anglo-saxon donc ça se dit en anglais : c'est le "data journalism". On peut aussi traduire en disant "journalisme de données". Pour vous donner une définition, je vais reprendre les termes de Caroline Goulard, une étudiante de Sciences Po Rennes qui est en passe de devenir LA spécialiste du data journalism en France. Je vous invite d'ailleurs à aller consulter le blog qu'elle a ouvert à ce sujet.
En une phrase, le data journalism consiste "à exploiter des bases de données pour en extraire de l'information compréhensible par tous". "Actuellement, les médias traditionnels traitent l'actualité par le récit, ils racontent des histoires. A l'opposé, le data journalism initie un traitement de l'actualité par les données." En clair, le maître mot du de cette technique journalistique, c'est qu'un dessin vaut mieux qu'un long discours.
L'émergence du data journalism aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne est à rattacher au phénomène de libération des données qu'ont vécu ces pays. En effet, plusieurs lois récentes ont rendu obligatoire l'accès de nombreux types de données au grand public au nom du droit à l'information. En janvier 2009, l'administration Obama a ainsi ouvert le site data.gov, qui permet aux citoyens américains d'accéder à un immense catalogue de statistiques brutes, qui peuvent concerner aussi bien les crimes et délits commis au Texas que les rendements agricoles en Californie. Mais le coup d'éclat qui a rendu célèbre le data journalism est la révélation par la presse anglaise du scandale des notes de frais des parlementaires britanniques, avec la publication et l'analyse dans le moindre détail des dépenses de chaque député.
Faire parler les données est donc devenu une pratique régulière pour certains journalistes anglo-saxons. Ce n'est pas le cas en France, au grand désespoir de Caroline Goulard. Si, soyons quand même honnêtes : certains sites d'information s'y sont mis. C'est ainsi que depuis l'automne 2008, Mediapart et Rue89 ont établi des cartes de la crise sociale, qui localisent les suppressions d'emploi en France. D'autres sites comme Lepost.fr pensent à ce type de réalisations, qui fait appel à la participation des internautes.
Mais globalement, les journalistes français se semblent pas être des grands fans de cette nouvelle manière de faire leur métier. Il faut dire que certains de ceux qui se sont intéressés au journalisme de données y trouvent à redire. C'est le cas de Jean-Christophe Féraud, le chef du service high tech et médias aux Echos, qui à force de tweets et de billets de blog apparaît comme le principal pourfendeur du data journalism dans la blogosphère française. "On sent bien que certains fanatiques du "journalisme de données" à l'anglo-saxonne voudraient carrément en finir avec le "journalisme de narration" à la française", écrit-il sur son blog, sur lequel il va jusqu'à opposer le data journalism au journalisme de récit et d'enquête de ce cher Albert Londres. Pour lui, "le journalisme c'est d'abord affaire de chair", et "l'analyse de chiffres ne remplacera jamais les yeux et les oreilles d'un bon journaliste qui prend encore la peine d'aller sur le terrain pour témoigner".
On pourra lui rétorquer que journalisme de données et journalisme littéraire ne s'opposent pas forcément. Au contraire, ils se complètent : les données viennent nourrir l'information et la plume vient clarifier ces données indigestes en les mettant en forme littéraire de façon pertinente. Comme le clame Caroline Goulard sur son blog, "assez d'articles, on veut des contenus !"